Une France qui respecte les soignants, c'est pour quand ?


Tandis que les médias s’appesantissent sur les emplois fictifs démesurément rémunérés de certains élus, une courageuse infirmière libérale peut se retrouver dans la situation ubuesque de préférer offrir une injection à sa « cliente » plutôt que de devoir la lui facturer les 5,22 € réglementaires et devoir remplir un formulaire, qui sera envoyé par la Poste pour 0.60 € ! Et la « cliente », toute honteuse, de lui proposer un billet de 10 € … (histoire véridique).

En France, nos « braves petites infirmières »…

1484 euros net en début de carrière, voilà le salaire moyen d’une jeune infirmière diplômée qui travail à l’hôpital en France. Avec des loyers souvent supérieurs à 800 €, une voiture à entretenir etc, ces jeunes filles des temps modernes, chargées d’une vocation multicentenaires, ont aujourd’hui tout intérêt à trouver un rapidement mari pour s’en sortir…
Comme l’indicateur 2015 de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques), l’infirmière française est en avant-dernière position en termes de rémunération des infirmiers par rapport au salaire moyen de la population :

La Suisse, bien connue pour ses salaires très attractifs approchant les 3000 € nets, n’est pas le seul pays qui fait rêver d’un juste salaire : aux USA, les infirmières sont spécialisées et complémentaires des médecins, elles ont même droit à leur série TV (Urgences, Gray’s Anatomy…). En Finlande, les IDE sont parvenues en 2007 à obtenir +30 % de salaire en bloquant le système de soins. En Colombie, elles sont de véritables petits médecin polyvalents !

Mais pourquoi donc les infirmières françaises souffrent-elles d’un tel manque de considération ?

  • Ne travaillent-elles pas plus des 35h légales ?
  • Ne risquent-elles pas régulièrement de perdre leur diplôme à cause de glissements de tâches laissés par des médecins rarement solidaires ?
  • Ne gagnent-elles pas à peine 200 de plus que leurs collègues Aides Soignants, alors qu’elles sont parvenues à un niveau Licence ?
  • N’assument-elles pas un travail épuisant parallèlement à celui de mère et d’épouse/compagne ?

La problématique va bien au delà du simple fait historique que l’infirmière doit avoir une vocation quasi sacrée (aujourd’hui largement dépassée),  et que l’ancêtre de l’infirmière n’était qu’une bonne sœur qui travaillait bénévolement pour les grâces de l’Église.
En effet, il y a des nouveaux métiers qui autrefois ne recevaient aucun salaire (artistes, guides, sportifs, philosophes…) et qui désormais sont bien mieux payés que celui d’infirmière ! La problématique est en réalité tout à fait liée à l’actualité politique : la France est gravement malade. 

La France, royaume des hypocrites ?

L’exemple frappant donné au début de cet article reflette parfaitement la situation inégalitaire subie par les français pauvres et de classe moyenne : la liberté d’entreprendre est réservée à une caste qui s’accorde des privilèges dans une parfaite impunité.
Prenons l’exemple de l’hypothétique passage au libéral de la profession Aide Soignante, toujours rejeté par les IDE (et à raison, vu le peu de soins infirmiers qui rapportent). Sachant qu’au mieux, un « soin d’hygiène », codifié 425110 dans la Tarification des SoIns Infirmiers 2016, sera payé selon  un forfait de 5,22 € bruts (et au pire gratuit, selon les efforts engagés pour le réaliser et le valider), combien de toilettes devra réaliser un cabinet d’Aides Soignants pour rentrer dans ses frais et payer les salaires ? Par la dévalorisation des tarifs des soins infirmiers et peut être prochainement AS, le Système français favorise tout simplement la maltraitance. Nombre d’entre vous, résignés, diront que « c’est la France »…

Qui viendra au chevet d’une France malade ?

À l’aube d’élections présidentielles historiques, voilà que l’infirmière est mise en lumière et d’une bien curieuse manière : le 22 février 2017 est sorti le film « Chez nous » de Lucas Belvaux. Il montre le quotidien de Pauline, infirmière libérale dans le Nord, qui intègre le « Bloc patriotique », un parti d’extrême droite. Une référence à peine dissimulée au Front National qui ne cesse de progresser. N’ayant pas encore vu le film, je me garderais bien de le commenter (ma critique sera prochainement sur le blog).
Ce qui est intéressant, c’est que le raz-le-bol profondément ancré chez les soignants envers une société devenue laxiste est une réalité quotidienne. C’est donc sans surprise que j’ai pu apprécier cette thématique de l’IDE qui « vire à droite toute ». Comme je le disais dans l’article précédent, les instituts de sondages seraient bien avisés de mesurer l’opinion des soignants sur certains sujets de société… Nombre d’élus tomberaient de leur chaise ! Pourtant, il n’y a pas de quoi : les soignants ont traversé ce que nombre de professions n’auraient pas supporté plus d’un an. Le suiçide d’un infirmier à l’Hôpital européen Georges Pompidou (HEGP, Paris) la nuit de dimanche 5 à lundi 6 février 2017 illustre encore une fois une situation dramatique que les pouvoirs publiques ont laissé pourrir durant des décennies…
Aujourd’hui nous pouvons comparer la situation des soignants à celle des ouvriers du bâtiment : derrière la belle image de solides travailleurs indispensables à la société se cache un mépris dissimulé et un turnover sans fin (rappelons la ritournelle : « la durée de vie d’une IDE est de 7 ans »). Quel soignant n’a pas entendu « si vous n’êtes pas contente, la porte est grande ouverte ! ». De tels propos, pour une profession de niveau licence qui ne manque pas d’offres malgré un chômage galopant (à pondérer par la menace d’une pénurie signalée par l’OCDE), sont inadmissibles. En réalité, ces propos sont officieusement autorisés par nos politiques, qui se sont fait une religion de « tirer sur la corde » de tous ces braves soignants « tellement humains ».  Pas étonnant donc que, malaimées par la hiérarchie et en perte de respect des patients et de leur entourage, les soignants aient envie de crier « ça suffit ! ». 
Diaboliser un vote dit « populiste » ne changera rien à une lente et profonde érosion. Je vais vous surprendre : ce raz-le-bol est une bonne nouvelle ! Cela signifie que nous avons atteint le plafond de tolérance d’une politique libertaire (et non pas libérale) usée, et que l’argent perpétuellement redistribué en grande partie entre une poignée d’élus (sic) doit retourner vers ceux qui l’ont généré au prix de leur sueur et de leurs dévotion. Ne voir que la méchante infirmière, trop influençable car « tellement humaine », se perdre dans le « camp du Mal » est non seulement réducteur mais contre-productif. Car pour nous, connectés à la réalité de la vraie vie, l’insupportable injustice, l’exploitation, ne peut continuer. Il est temps de réagir, sans idéalisme, mais avec rigueur, et sortir de cette léthargie. On peut alors imaginer que cette brave infirmière soit un jours payée non pas 5,22 € bruts l’injection mais les 10 € nets d’impôts que la « cliente » était prête à lui donner 🙂

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