Et la toute première infirmière fut…

Non, l’ancêtre des infirmières ne fut pas Virginia Henderson (et ses 14 besoins fondamentaux bien connus des soignants), citoyenne américaine du XIXème siècle. La toute première infirmière fut une religieuse du XVII ème siècle et il s’agissait de MARIE-CATHERINE DE LONGPRÉ, dite de Saint-Augustin, religieuse de l’Hôtel-Dieu de Québec, née le 3 mai 1632 à Saint-Sauveur-le-Vicomte en Basse-Normandie. Catherine de Saint-Augustin, une hospitalière béatifiée par le pape Jean-Paul II en 1989 !

Une gamine possédée par Dieu

Enfant précoce, Catherine grandit sous la protection de sa grand-mère et de M. de Launé-Jourdan. À trois ans, elle a une révélation spirituelle et grâce au père Malherbe, jésuite, qui s’occupe de pauvres gens atteints d’ulcères, elle se découvre une vocation de religieuse. Dés le plus jeune âge, Catherine se forger la curieuse idée que se remettre des maladies est presque souhaitable afin toucher Dieu au plus près. Fidèle jusqu’au bout à sa vision d’absolu envers l’Éternel, elle déclarera même : « Mon Sauveur et mon Tout ! Si la demeure des démons vous est agréable dans mon corps (la maladie), je suis contente qu’ils y fassent un aussi long séjour qu’il vous plaira ; pourveu que le péché n’entre pas avec eux, je ne crains rien, et j’espère que vous me ferez la grâce de vous aimer à toute éternité, quand bien même je serois au fond de l’enfer. ».

Simple crise d’adolescence ou prise de conscience plus profonde ? Catherine s’aperçoit qu’elle est belle, intelligente, aimable et se sert de ses charmes pour conquérir le grand monde. Imitant les précieuses de l’hôtel de Rambouillet, elle écrit : « J’ay pris plaisir à être aimée et à rechercher de l’amitié sans le vouloir faire paroître, au contraire, témoignant beaucoup de rigueur, afin de passer pour un esprit fort. »

Catherine est convaincue que Dieu l’appel, mais se rebiffe parce que le  beau monde l’attire : « Je tâchois, dit-elle, d’étouffer tout à force de divertissement. » Une jeune fille déjà très moderne ! Mais poursuivie par la hantise de contenter Dieu, elle entre chez les hospitalières de Bayeux, le 7 octobre 1644, où elle retrouve sa sœur aînée. Se trouvant trop jeune pour prendre une décision définitive, elle ne souhaite pas rester novice « mais seulement d’essayer et voir un peu comme les Religieuses font ». Déterminée, Catherine fait cette étonnante prophétie à la maîtresse des novices : « Faites-moy tout ce que vous voudrez, vous ne m’ôterez point l’Habit, et je ne sortiray d’icy, sinon pour aller en Canada. »

Une hospitalière normande en mission sacrée à Québec

À cette époque, les hospitalières sont des religieuses. Il se trouve que les hospitalières de Québec demandent justement du renfort à leurs mères de France. Malgré l’hostilité de son père, Catherine, inflexible, fait vœu de vivre et de mourir en Canada. Face à une telle détermination juvénile, le père donne son consentement. Enfin, Catherine s’embarque pour Québec. Elle n’a pas encore 16 ans, âge requis pour la profession quand elle prononce ses vœux. À Nantes, elle fait profession dans la chapelle de Notre-Dame-de-Toute-Joie. Lors du trajet, elle croit mourir de la peste. Après trois mois de navigation, elle débarque en Nouvelle-France (Quebec) le 19 août 1648.

À cette époque, Québec n’est qu’un petit bourg civilisé cerné par la barbarie. Catherine descend dans un Hôtel-Dieu (ancêtre de l’hôpital), qui ressemble « plutôt à une cabane qu’à un hôpital. » L’atmosphère est sinistre dans le pays : les missionnaires sont martyrisés et les habitations brûlées…

Bientôt Mère Catherine se taille une réputation de religieuse exemplaire mais sa santé est si précaire que les hospitalières de Bayeux s’alarment et l’invitent à revenir en France. Mais Catherine n’en démord pas : « Je tiens trop au Canada, s’exclame-t-elle, pour m’en pouvoir détacher. Croyez-moy, ma chère tante, il n’y a que la mort, ou un renversement général du pais qui puisse rompre ce lien. »

Catherine de Saint-Augustin aura un guide spirituel que Dieu lui a donné : le père Jésuite Jean de Brébeuf, natif aussi de Bayeux et mort en martyr eau Canada en 1649. Ce missionnaire ne l’avait jamais connu de son vivant, pourtant la religieuse affirmait recevoir souvent sa visite : « Que je suis aise, mon Père, que vous ayez un peu de joye et de satisfaction maintenant, de me voir ainsi crucifiée : fâchez-vous contre moy tant qu’il vous plaira ; je vous regarderay et vous aymeray toujours comme mon bon et charitable Père. ».

Catherine monte les grades hospitaliers et devient dépositaire (1659), première hospitalière (1663), puis maîtresse des novices (1665). En 1668, la communauté songe à l’élire supérieure. Le 20 avril de cette même année, elle crache du sang. Le 8 mai 1668, elle meurt âgée de 36 ans.

Une vie de mysticisme

L’ancien confesseur de Catherine de Saint-Augustin, le jésuite Paul Ragueneau, publie en 1671 une Vie de la mère Catherine de Saint-Augustin. L’ouvrage révèle les combats que la religieuse a dû livrer contre des démons, les apparitions du Christ, de la Vierge et de plusieurs saints dont elle a été témoin et le rôle de victime qu’elle a assumé pour le salut de la colonie. Dès sa publication, le livre connaît un grand succès dans les milieux dévots, tant en Normandie que dans le reste de la France, malgré un scepticisme face au mysticisme ambiant. Ragueneau affirme avoir composé la Vie d’après le Journal même de l’hospitalière. Parfois, raconte Ragueneau, de nombreux démons assaillaient l’hospitalière : « comme les atomes qu’on voit en l’air à la faveur du Soleil ». En compagnie de ces anges noirs, elle souffrait d’une sorte de dédoublement psychologique : cohabitant avec des êtres pervers, elle éprouvait une haine pour la moindre souillure ; d’un autre côté, elle sentait le péché comme imprimé dans son cœur et regrettait de n’être pas assez impie, pas « avec assez de plénitude semblable aux démons ». Rien d’étonnant qu’elle ait frôlé l’abîme du désespoir : « Je sentais un désir véhément d’être damnée au plûtost. » .

Une sainte mondialement honorée

Après 1668, les secrets de Mère Catherine éclatent au grand jour. Au Canada puis en Europe, on parle des faits extraordinaires survenus à l’Hôtel-Dieu de Québec.

Les Annales de lHôtel-Dieu de Québec publient cette notice nécrologique : « Cette chère Mère mourut en odeur de sainteté, le 8e de may 1668, âgée de trente-six ans et cinq jours, regrettée universellement de toute la Communauté et de toute la colonie, comme une âme qui attirait de grandes grâces sur ce pauvre pays. Elle a passé vingt ans au Canada, où elle a beaucoup édifié tout le monde et rendu à Dieu bien de la gloire par les actes héroïques de vertu qu’elle y a pratiqués, quoiqu’à l’extérieur elle menât une vie commune qui cachait soigneusement les trésors de grâces que Dieu avait mis en elle. »

Plus loin, l’annaliste note que la Vie de mère Catherine eut l’avantage de déplaire aux Messieurs de Port-Royal (en France) « qui projetèrent de la déférer à la Sorbonne » apparemment pour la faire condamner.

Par sa vie débordante d’activité, sa discrétion, sa belle humeur, Sainte Catherine prouve qu’elle n’avait rien d’une hystérique. Mère Catherine de Longpré, dont le portrait orne le petit oratoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, petite Normande éprise d’héroïsme se présente surtout comme une missionnaire en terre lointaine, comme infirmière, comme femme entreprenante. Catherine inspira bien des théologiens et psychiatres, si ce n’est des médecins.


Le 18 avril 1989, une relique est offerte par la communauté de l’Hôtel-Dieu de Québec aux augustines de Bayeux. Le 27 septembre 1990, elles participent à l’inauguration d’une statue en bronze due au sculpteur montréalais Jules Lasalle et offerte par l’association des amis québécois de Catherine de Saint-Augustins.
Depuis 2004, la précieuse relique venue de Québec est exposée dans la cathédrale de Bayeux, dans une chapelle qui jouxte celle consacrée à sainte Thérèse de Lisieux. Comme l’a rappelé la Québécoise Denise Pepin, ce voisinage n’est pas fortuit : « Toutes deux sont nées « filles de Normandie ». Toutes deux sont jeunes, ardentes, éprises de Dieu. Toutes deux sont issues de milieux profondément chrétiens. Toutes deux sont missionnaires. Toutes deux s’offrent à l’Amour divin comme victimes d’Holocauste. Toutes deux, atteintes du même mal, meurent dans une extase d’amour ».
Quelque peu éclipsée par l’aura médiatique de Sainte Thérèse de Lisieux, la bienheureuse Catherine de Saint-Augustin, la première véritable infirmière connue, perd de sa superbe en son propre berceau, la Normandie, mais reste à découvrir, pour qui se montre curieux…

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